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Conclusion

CONCLUSION

 

     En fin de compte, deux parties antagonistes s’affrontent à travers les Contes, et ce, sur plusieurs points : d’une part, la forme des contes (ceux en langage soutenu et ceux en langue vernaculaire) ; d’autre part, le style et le ton qui s’y esquissent dedans sont très hétéroclites ; ensuite, les premiers paraissent correspondre à la tradition littéraire alors que les seconds annoncent le renouveau d’un genre oscillant entre veine populaire et veine plus savante. Les Contes combinent une multitude de facettes qui entretient l’atypisme de Perrault et explique plus exactement leur incroyable destin.

 

     Cependant, les contes de Perrault parviennent malgré tout à une certaine cohérence dans la mesure où le corpus prosaïque ne fait que prolonger les contes en vers : ils découlent logiquement du projet de départ et évoluent parallèlement avec lui. En réalité, ce corpus se montre dans un premier temps binaire mais, les contes en vers tout autant que les contes prosaïques s’érigent vers un but commun consistant dans le fait qu’il n’y pas de rupture mais plutôt un processus auquel le lectorat assiste. Le lecteur devient le témoin privilégié de l’écriture de Perrault et de la naissance du savoureux langage de notre conteur. Initialement, les contes veulent polémiquer contre le camp des Anciens mais dès les Contes de ma mère l’Oye, Perrault entend imposer le conte dans le milieu confiné et élitiste de la Littérature.

 

     Par ailleurs, derrière les contes on décèle très rapidement un ton badin sur lequel se greffe un ton plus parodique permettant de railler le rigorisme classique et d’insuffler un modernisme à la littérature européenne.

     Carlier déclare que « le conte licencieux parodie le conte merveilleux » [1] et c’est bien ce à quoi s’évertue l’œuvre de Perrault. La parodie est subtile, toute en délicatesse et élégance.

 

     Depuis, le succès des Contes ne se dément pas. Les traductions tardives des Contes de Perrault soulignent cet engouement constant pour l’Europe entière : en Grande-Bretagne (1729), en Allemagne (1745), en Hollande (1747), en Italie (1752), Espagne (1824), etc..

 

     A l’image de la fable indissociable du nom de la Fontaine, Perrault devient la figure emblématique du conte. Il réussit l’exploit de hisser le genre à la même hauteur que son homologue plus noble. Mais, à l’instar de La Fontaine qui se dresse  en pivot pour le genre qu’il bouleverse, il instaure une rupture : on parle d’un avant La Fontaine (l’isopet et l’apologue) et d’un après (« la-fable-de-la-Fontaine ») ; tandis que Perrault se présente comme le fondateur du conte, ce qui précède est inexistant et ce qui suivra paraît flou (à l’exception de quelques contes mais pas forcément rattachés à leurs auteurs tels que « La Belle et la Bête », etc.). Seuls, les contes des frères Grimm accèdent à une renommée similaire. Mais à leur décharge, beaucoup de collectes sont le fruit du travail de Perrault déformé par les conteuses de villages.

 

     Parce que les Contes sont polymorphes, leur succès ne se dément pas à travers les siècles ni ne semble faiblir. Enfants comme adultes, couches prolétaires comme les castes issues des milieux aristocratiques s’accordent pour conforter l’exceptionnel parcours de ces contes, partis de peu de choses et qui finalement font l’exploit de bercer l’enfance de tous.

     La singularité de Perrault réside dans ce paradoxe : les Contes sont pourvus d’un double langage : le premier se destine à ses contemporains dans lequel transparaît l’époque dix-septièmiste, le second est plus atemporel et donc traditionnel.

     Par ailleurs, les différents publics (royal, mondains, de cour) jouent un rôle capital, car le lecteur est le fil conducteur de l’ensemble des Contes. C’est la seule instance qui se retrouve de façon identique du début à la fin. Et c’est également, ce qui surprend et qui finit par installer la complicité nécessaire à un pacte de lecture sans cesse sous-entendu mais jamais exprimé.

     A cette multitude de publics se mêle un doublon de conteurs (le père et le fils) et une profusion de strates juxtaposées entre les voix narratives.

     Les contes retranscrivent leur temps et figure comme un réquisitoire moderniste qui se moque avec tendresse du classicisme suranné et sectaire.

     C’est leur modernité qui les distingue du lot des contes mais c’est grâce à leur traditionalisme qu’ils triomphent toujours sans décroître. Perrault a su marier un équilibre idéal dans son écriture, c’est un art du juste milieu.

     Perrault offre à la postérité une œuvre innovante et avant-gardiste. Le canevas écrit est tiré de la littérature italienne, les récits sont repris ultérieurement par le peuple. Par conséquent, on est en droit de penser que les Contes obéissent plutôt à l’esthétique du XVIIIème siècle qu’à celle du XVIIème siècle. En cela, Perrault est véritablement le moderne qu’il revendique.

     Enfin, Novalis affirme que « le conteur authentique est un visionnaire du futur ». En effet, Perrault cerne avec perspicacité les ressorts qui découvrent un sens différent selon le regard même que l’auditoire peut porter à l’histoire qu’il a sous les yeux.

 

     Les contes en vers semblent ne pas avoir d’auteur précis ; c’est une voix floue, quasiment inaudible dans la mesure où elle n’est pas imputable ni identifiable à un auteur particulier (d’ailleurs, le grand public ignore très fréquemment que ces Contes ont été écrits par Perrault, et également qu’ils sont versifiés). Contrairement aux contes en prose, dont chacun sait que le vieillard qui nous les conte est le « bonhomme » Perrault.

     Perrault nous prouve que ses contes sont l’inverse de ce que nous pensons. Depuis leur parution, on accorde aux Contes de Perrault une valeur manifeste. Le recueil qui contient en quelque sorte tous les types de contes possibles serait un recueil d’anti-contes. Les Contes rayonnent d’un halo diffus. Ils sont très mal compris par la plupart des gens. Quand Jolles s’interroge sur le fait qu’ « il doit exister un anti-conte », il suffit de suggérer une lecture approfondie et attentive de l‘œuvre de Perrault : il n’y apparaît que des fées incapables, la magie a disparu, les héros sont perfides, et la fin « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » est étonnamment éloignée des dénouements amers de Perrault.

     Genre de la modernité, Perrault renouvelle le conte, le façonne à son goût et à celui de ses contemporains. Bien vite l’illusion didactique des Contes transparaît derrière les mots, le sens prend forme. La pédagogie ne se justifie pas par elle-même, elle vise un art pédagogique. Elle envisage de rendre ludique conformément à la conception moderniste ; mais ici, ce n’est qu’un leurre.

 

[1] C. Carlier, La Clef des Contes, p. 31. /

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