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I.3 / DES CONTES MONDAINS

DES CONTES POLITIQUES, DIPLOMATIQUES ET INTERESSES

 

Préface, dédicaces et contre-dédicaces

     Escola rappelle que la préface des Contes date de 1695. Tout à fait logiquement, elle explique la raison d’être du recueil et assure la visée globale des Contes, qu’ils soient en vers ou en prose. L’adresse renvoie au large panel de lecteurs

     La manière dont le Public a reçu les Pièces de ce Recueil, à mesure a qu’elles lui ont été données séparément, est une espèce d’assurance qu’elles ne lui déplairont pas en paraissant ensemble.

      En réalité, Perrault apostrophe ceux qui ont dédaigné ses contes ; tandis que les « personnes qui affectent de paraître graves » en condamnent l’aspect léger, il leur rétorque que « les gens de bon goût n’en n’ont pas jugé de la sorte ». Ensuite, il tente de les convaincre de l’envergure de son œuvre

… ces bagatelles n’étaient pas de pures bagatelles qu’elles renfermaient une morale utile, et que le récit enjoué dont elles étaient enveloppées n’avait été choisi que pour les faire entrer plus agréablement dans l’esprit et d’une manière qui instruisît et divertit tout ensemble.

      Hors, très vite, la préface introduit sans grand mystère les esprits récalcitrants, c’est-à-dire « des gens (…) qui ne peuvent être touchés que par l’autorité et par l’exemple des Anciens ». Le mot est dit. Perrault interpelle ses détracteurs et ennemis dans la Querelle.Implicitement, l’adversaire prend la forme de La Fontaine(dans la mesure où il a récemment réécrit le mythe de la Matrone d’Ephèse cité comme contre-exemple de la pudeur romaine) ou de son plus vif oppposant, Boileau. La réplique de Perrault est sans appel possible

Tout ce qu’on peut dire, c’est que cette Fable de même que la plupart de celles qui nous restent des Anciens n’ont été faites que pour plaire sans égard aux bonnes mœurs qu’ils négligeaient beaucoup.

     Selon lui, la moralité populaire est beaucoup plus honorable. Par voie de fait, celle dont s’inspire les Modernes se trouve revalorisée

 Mais ils ont toujours eu un très grand soin que leurs contes renfermassent une moralité louable et instructive. Partout la vertu y est récompensée, et partout le vice y est puni.

     Enfin, Perrault avoue des « instructions cachées » ; de la sorte, le message est codé et c’est au lecteur de déchiffrer le sens authentique de ce qu’il écoute.

     Tout compte fait, la préface aux Contes ne transparaît pas en tant que manifeste mais s’avère être un plaidoyer, voire un réquisitoire, en faveur de l’apanage de ses contemporains.

     Autrement, les dédicaces concèdent aux Contes une mission capitale. On en recense quatre : d’une part une dédicace fait partie intégrante du conte (dans PA) alors que certaines non (notamment GRI est accompagné de la lettre « A Monsieur *** en lui envoyant Griselidis », celle des SR ou l’épître dédicatoire ouvre la totalité des contes prosaïques). Tous les contes versifiés sont dédiés à une seule femme : Mademoiselle.

     La nouvelle s’attelle à ériger Griselidis en modèle absolu de vertu. L’héroïne est tour à tour « modèle de Patience », « une Dame aussi patiente », « étonnante (…) prodigue à Paris » et ensuite « matière de risée ». Progressivement, on remarque que les adjectifs qui la qualifient la dévalorisent par un portrait de mois en moins mélioratif : elle est descendue de son piédestal.

     La lettre destinée à son ami jointe à Grisélidis corrobore derechef les choix auxquels Perrault a été confronté. Il réfute d’emblée les reproches que l’on pourrait lui faire et ponctue en disant ne se conformer qu’à l’opinion du public.

     Ensuite, la dédicace « A Madamela Marquisede L*** » occupe les vingt premiers vers de PA. Rougier y décèle l’identité de la marquise de Lambert, également salonnière réputée. Perrault en profite pour réitérer sa charge et défendre là encore le camp des modernes

Et qu’il est des temps et des lieux

Où le grave et le sérieux

Ne valent pas d’agréables sornettes.

Les SR comptent aussi une dédicace derrière laquelle se dissimule vraisemblablement Mademoiselle de La Charce [1]. L’envoi raille la préciosité et valorise la manière de conter plus que le fond du conte lui-même

Mais vous qui mieux qu’Ame qui vive

Savez charmer en racontant,

Et dont l’expression est toujours si naïve,

Que l’on croit voir ce qu’on entend ;

Qui savez que c’est la manière

Dont quelque chose est inventé,

Qui beaucoup plus que la matière

De tout Récit fait la beauté,

Vous aimerez ma fable et sa moralité ;

J’en ai, j’ose le dire, une assurance entière.

     Perrault renchérit : seule la leçon prime. La superficialité sert uniquement de faire-valoir la parénèse.

     Finalement, Il dédicace les contes en prose à Mademoiselle c’est-à-dire Elizabeth Charlotte d’Orléans, nièce de Louis XIV. De plus, il lui fait parvenir une édition luxueuse.  Cette ultime dédicace instaure l’affaire de la paternité des Contes. Celle-ci développe de nouveau le chapitre vernaculaire des contes recueillis

 Cependant, MADEMOISELLE, quelque disproportion qu’il y ait entre la simplicité de ces Récits, et les lumières de votre esprit, si on examine bien ces Contes, (…) Ils renferment tous une Morale très sensée, et qui se découvre plus ou moins, selon le degré de pénétration de ceux qui les lisent ; d’ailleurs comme rien ne marque tant la vaste étendue d’un esprit, que de pouvoir s’élever en même temps aux plus grandes choses, et s’abaisser aux plus petites (…) cette connaissance leur [Héros de votre Race »] ayant paru nécessaire pour leur parfaite instruction

      Le pamphlet est rude. Ce dernier renvoi à Mademoiselle répond en fait aux dédicaces antérieures. En réalité, ceux qui ne comprennent rien aux contes et n’en blâment que la portée populaire font preuve d’un manque évident de réceptivité. Car plus l’esprit est élevé plus il accède aux sens cachés des contes. Partant de là, les détracteurs sont dépourvus d’intellect.

      Au-delà des dédicaces, le lecteur averti s’aperçoit rapidement que les dédicaces ont plusieurs destinataires. Ces contres-dédicaces apostrophent surtout les partisans de Boileau. Perrault revendique une fois de plus la volonté progressiste de son siècle. Soriano pense que les Histoires ou Contes du Temps passé n’ont pas de contre dédicaces [2] quoique par la suite il affirme le contraire

les Contes de Perrault où il dirait que les contes de Perrault se moquent de son adversaire, dans l’illustration même des contes de ma mère l’oye.

En fait, il nuance, car il se penche sur l’ensemble du recueil et non plus, seulement, sur les contes en prose. Cependant, sa théorie est contestable tout autant que les indices qu’il croit voir dans les illustrations de l’ouvrage de notre conteur. En réalité, GRI, PA et SR sont sans doute dépourvus de toute inscription dans le conflit artistique  mais les contes en prose obéissent à une toute autre optique : ils ont un but polémique évident. Les différentes préfaces confortent cette analyse. Perrault argumente au profit des Modernes et tente de détruire tous les dogmes classiques. Effectivement, il est question de Boileau, mais pas pour l’homme personnellement, seulement pour ce qu’il représente, à savoir le camp des Anciens.

 

Les différentes strates de compréhension et clin d’œil aux lecteurs

      En fait, les contes s’édifient autour de plusieurs instances narratives qui interviennent auprès d’un public hétérogène et ne délivrent pas du tout la même leçon. Escola déclare que « le conte recèle plusieurs degrés de sens » [3], et cela se montre comme particulièrement juste au regard de notre recueil. Sous l’aspect ludique des contes se dissimule un enseignement plus profond. Cependant, cette dimension morale n’est pas perceptible immédiatement.

     De plus, les couches narratives se juxtaposent les unes aux autres. Il y a d’une part, la voix du conteur qui se superpose à celle de l’auteur et sur laquelle se greffe la parole du moraliste ; la distanciation par rapport au texte est croissante. Les strates se multiplient et varient au gré du niveau de compréhension de chacun. A contrario, selon son degré de connaissances, les historiettes ne révèlent pas la même signification. Les plus candides comprendront le sens originel du récit, les autres en saisiront les apartés et allusions plus ou moins gaillardes disséminés au fil du récit.

     En 1845, Théophile Gautier considère les Contes comme de

 délicieux récits dont ne peut se lasser l’admiration naïve de l’enfant et l’admiration raisonnée de l’homme fait

     Une assistance innocente/érudite se greffe sur le public enfant/adulte. Escola énonce le concept de « double décalage » des Contes provoqué parce que « le lecteur n’est pas l’auditeur, le conteur n’est pas l’auteur » [4]. Malarte remarque que les contes de Perrault ne sont qu’une illusion et que le contenu parle d’autre chose. Le fond des contes est pour les enfants mais, en réalité, les contes conversent avec les adultes. Dans la Psychanalyse des Contes de Fées de 1976, Bettelheim exalte également la même idée. Les contes sont faits en surface pour l’enfant, en profondeur pour l’adulte. Perrault fait des « clins d’yeux » aux adultes, et au-dessus de la tête des enfants.

     Le conteur joue plus avec le lecteur qu’avec ses personnages. Les multiples focalisations et points de vue sont plus qu’un simple agrément de notre corpus, ils structurent  l’armature des Contes. C’est ce qui caractérise la parlure ou façonne le langage spécifique de Perrault.

     Le conte bascule souvent sur un détail imperceptible de prime abord. A la première lecture, Cendrillon perd malencontreusement sa pantoufle dans le dédale du palais princier. Or, une lecture plus attentive insinue l’ingénuité feinte de la jeune femme qui a agi sciemment, comme l’indique le syntagme verbal dans :

Le prince l’a suivi, mais il ne put l’attraper ; elle laissa tomber une de ses pantoufles de verre, que le Prince ramassa bien soigneusement.

Les héroïnes de Perrault sont loin d’être innocentes et faibles ; elles sont les actrices de leur destin.

     Du reste, Perrault réserve le même traitement au merveilleux. Point de fabuleux dans ses Contes, il est anéanti avant de paraître, notamment dans PA où la marraine s’avère incapable d’aider sa filleule. Pour déjouer le mariage incestueux de son père, la princesse accepte de fuir son royaume et la fée ne recouvre plus le rôle d’adjuvant vital des contes de fées (mais les Contes ne sont pas des contes de fées).

     Paradoxalement, le moraliste énonce la vraie morale du conte qui peut être, parfois, immorale. Il dévoile souvent la signification réelle du conte et ne laisse plus de part au doute quant à l’ambiguïté de quelques contes. Par exemple, la moralité du PCR affecte le conte d’une connotation sexuelle sous-jacente. Le Loup sera toujours un animal menaçant pour les enfants mais aussi le symbole du séducteur de virginales demoiselles pour les adultes. Dans RH, le moraliste ne prend même pas la peine de trancher, il offre 2 péroraisons : au lecteur de choisir celle qui lui convient le mieux.

     Perrault introduit et invente même le public enfantin des contes. Il conseille d’effrayer les enfants grâce à des consignes de lectures dans le PCR

On prononce ces mots d’une voix forte pour faire peur à l’enfant, comme si le loup l’allait manger.

     Au XVIIème, beaucoup d’auteurs célèbres ont écrit pour des enfants, mais pas pour n’importe lesquels. En effet, il s’agit quasiment tout le temps d’ouvrages destinés à de futurs princes ou grands dirigeants du royaume. Au lieu de s’adresser aux enfants, ces auteurs profitent du subterfuge des contes pour toucher leurs parents monarques. Le jeune auditoire ne sert que d’alibi aux vrais messages du conte. Il est considéré uniquement pour faciliter le questionnement posé aux adultes. Ainsi, il transparaît une trame didactique et moralisatrice qui n’est qu’une feinte car le texte s’adresse in fine aux adultes sous couvert de distraire les  enfants. Le but est de faire croire aux adultes qu’ils ont entre les mains un ouvrage qui éduquerait leurs enfants alors même que l’ouvrage est destiné aux adultes. Ces livres ont donc plusieurs strates de compréhensions.

La controverse de la paternité : Perrault versus Darmancour

     Lors de la publication des Histoires ou Contes du Temps Passé, en 1697, l’épître dédicatoire à Mademoiselle Elisabeth-Charlotte D’Orléans, nièce de Louis XIV, est signée de Pierre Darmancour. Le privilège du Roi lui sera d’ailleurs accordé nommément le 28 Octobre 1696. Pierre Darmancour est le fils cadet de Charles Perrault ; il est alors âgé de 19 ans [5].  

     Mademoiselle Lhéritier, nièce de Perrault, confie que son jeune cousin consignait les contes qu’il entendait dans son cahier d’écolier. Elle lui aurait même proposé le Conte de Marmoisan ou l’Innocente Tromperie, qu’elle finira par publier sous son nom en 1695 dans ses Œuvres Mêlées. Le « Mercure Galant » du 8 Septembre 1696 présente l’auteur des contes comme le fils d’un Académicien ; ce qui est aussi le cas dans les éditions hollandaises. Mais rapidement, le problème de la paternité des Contes va se poser. La préface des contes en prose présente l’auteur comme un enfant. Du vivant de Perrault, les Contes ne lui ont pas été directement attribués ; aucune parution ne titre le recueil de «  Contes de Perrault ». Escola rapporte que les

3 contes en vers […] et les 8 contes en prose […] ne furent juxtaposés qu’en 1781 seulement et alors tout attribués à Charles Perrault [6]

     Toutefois, la grande majorité des arguments favorise le père auteur à défaut du fils. Beaucoup de critiques de l’époque y reconnaîtront la patte de l’ex-contrôleur des Bâtiments du Roi. Dans la correspondance échangée entre l’Abbé Dubos et Pierre Bayle (lettre du 23 septembre 1696 et celle du 19 Août 1697), les Contes sont attribués à l’Académicien. C’est aussi le cas de l’Abbé de Villiers dans ses Entretiens sur les Contes de Fées (1699) qui admet que le conteur est peut-être Pierre Darmancour mais avec l’aide évidente de Charles Perrault. Il paraît plutôt convaincu que le seul auteur véritable soit le père. Ce sont des contes très travaillés qui ne peuvent être qu’attribués au père et non pas à un jeune homme de 19 ans. L’auteur est nécessairement un homme expérimenté et d’âge mûr.

     De plus, le « Mercure Galant »  reviendra sur ses propos précédents et avouera à trois reprises, dans ses articles de janvier 1697, de 1700 et de mai 1703 que l’Académicien en est incontestablement le conteur. Lorsque cette revue annonce le décès de Pierre Darmancour, celui-ci n’est cité nulle part comme l’auteur des Histoires ou Contes du Temps Passé.

     Il semble plausible que Perrault aie voulu faire connaître son fils parce qu’il y avait là un intérêt paternel. La dédicace signée P. Darmancour à Mademoiselle d’Orléans n’est donc pas anodine. La stratégie de Perrault aurait alors été de faire valoir les qualités pédagogiques de son fils. Ainsi, les Contes donnent l’illusion de s’adresser aux enfants et par conséquent le succès imputé faussement à Darmancour aurait pu lui permettre d’obtenir un poste convoité : celui de Maître des treize enfants que Mademoiselle d’Orléans aura avec le Duc de Lorraine. Sans doute Perrault espérait-il placer son fils à une haute fonction. Bien sûr, Perrault n’aurait pu commettre une telle ruse si son fils n’avait pas quelques capacités. Mais cette tactique devait avoir surtout pour but d’attirer l’attention sur Pierre.

     En effet, les gens qui attribuent les Contes au fils sont des proches, comme Mademoiselle Lhéritier qui pourrait bien être complice de la manigance de Perrault. Au demeurant, les contes de Perrault ont eu une vie avant leur parution. Ils ont été lus dans les salons, et c’est pour cela que ses amis intimes en parlent avant qu’ils ne soient réunis. Michèle Simonsen dans son essais intitulé Perrault – contes remarque également que les arguments qui défendent Pierre Darmancour comme l’auteur des Contes précède la publication et uniquement par des proches faisant partie du clan Perrault. De surcroît, plus on s’éloigne de l’année de publication des Contes de ma Mère l’Oye et plus l’on attribue la paternité du recueil au père. Dès le 6 Avril 1697, la supercherie de l’auteur des Contes n’a donc plus raison d’être. Darmancour est accusé du meurtre de son voisin Guillaume Caulle et ne peut plus espérer occuper un haut poste, encore moins comme précepteur. Enfin, le jeune lieutenant meurt sur le champ d’honneur à 22 ans, le 2 Mars 1700.

     D’autre part, à une époque où l’emprunt littéraire (ou le modeste plagiat) est autorisé, le travail de l’écrivain consiste principalement dans la tournure du propos. De cette façon, peu importe que Perrault aie accédé aux contes grâce aux cahiers de son fils, ou que celui-ci ait participé au projet des Contes si c’est Charles qui les a arrangés. De plus, il ne faut oublier que certains Contes appartiennent à la littérature orale c’est-à-dire que ce sont des « texte[s] sans texte et sans auteur » comme le dit Marc Soriano. Le conteur doit mettre en mot des motifs communs et répandus par tous. Si, comme le conçoit Marc Soriano, le travail est partagé entre les deux parents, on peut admettre que le véritable auteur au sens du XVIIème siècle est celui qui s’est appliqué à la prosodie des contes. Paillette nous rapporte la commentaires de Deschanel 

…  après les lui avoir contés maintes fois quand il le tenait sur ses genoux, il se les était fait répéter par lui… alors remarquant les détails qui avaient le plus frappé l’enfant, ou ceux que celui-ci sans s’en apercevoir avait ajoutés de son cru, il les avait notés : ainsi ses Contes étaient un peu de tous les deux, la fine expérience du vieillard s’étant combinée avec la candeur de l’enfant [7].

     De même, Perrault lui-même avait déjà concédé sa part dans la rédaction de l’Enéide Burlesque de 1648 ; son ami Beaurain et ses frères Claude et Nicolas donnaient les idées que Charles mettraient en vers. Par conséquent, le talent de Perrault résiderait plus dans le style que dans le fond littéraire. Pareillement, Perrault a toujours mené un travail collectif. Pour lui, l’écriture est avant tout un partage entre personnes (issu de l’esprit des salons littéraires). Bien qu’il ait par la suite confessé sa participation propre à des ouvrages, il ne discutera pas du problème de paternité qui se pose pour les contes en prose. Escola aperçoit une forme de « mystification » volontaire autour de la controverse sous-jacente [8]. Sans doute parce qu’il est à l’aube de sa vie et plus encore parce que son fils est mort que la mémoire de son fils est en jeu, Perrault laisse planer le doute quant à la participation de son fils ; il le fait ainsi entrer dans l’histoire à ses côtés.

     En outre, Soriano pense que le conteur est Pierre Darmancour parce que Charles Perrault ne semble plus écrire lorsqu’il est séparé de son fils. De ce point de vue, la tête pensante des Contes serait le fils cadet. Cependant, on pourrait tout simplement lui mentionner que Perrault a toujours eu besoin de l’acquiescement bienveillant de l’autre pour mettre en avant son écriture. Le travail de Perrault n’a jamais su être personnel dans la mesure où la présence de l’autre lui est indispensable pour l’inspirer. Donc, sans son fils pour l’encourager à écrire des contes, Perrault abandonne le genre. Il perd son leitmotiv et son enthousiasme créatif.

     De plus, tous les auteurs de contes de cette fin XVIIème siècle gardent l’anonymat. Voltaire confesse en 1742 « un homme mûr qui a des affaires sérieuses ne répète pas les contes de sa nourrice » ; cette pensée répandue a sûrement justifié l’anonymat des auteurs féeriques. Pour Morgan cette mode consistant à ne pas signer les contes [9] encourage Perrault à se dissimuler derrière un nom d’emprunt

the use of his son’s name may have served Perrault as a similary thin disguise.

Perrault quant à lui, les situe dans son cercle familial mais sans les attribuer à lui-même pour que les bénéfices probables servent au moins à la renommée de son fils, Pierre.

 

L’image mitigée de la royauté

     Le conte est le lieu privilégié pour dresser un tableau de la vie royale. Châteaux, Rois et Reines, Princes ou Princesses, fastes : tous les ingrédients y logent. Par conséquent, la satire s’y dissimule aisément. Perrault ne déroge pas à la règle et en profite même avec joie.

     L’image de la royauté dans les contes est mitigée et discutable, entre autre dans GRI. Le prince n’est pas Louis XIV, mais il transparaît inévitablement du moins, en ce qui concerne quelques aspects du monarque de droit divin. Ainsi, il est assisté d’une cour de conseillers. Le Roi de GRI est dur car il éprouve volontairement sa femme et à de multiples reprises ; d’après la leçon du moraliste toutefois,  il lui sert de faire-valoir et permet de révéler à tous les vertus de son épouse. Sa cruauté aurait donc un but nécessaire.

     De plus, le Roi dans le CB est un rustre un peu trop porté sur l’alcool. Parce qu’il est saoul, il incite le cadet à lui demander la main de sa fille. Le burlesque de la scène y est intense. Une autre caractéristique récurrente est le père incestueux ; et parfois il s’agit d’un Roi comme celui de PA.

     Les autres figures royales des Contes sont plutôt floues ; néanmoins,la Reine est vue d’emblée comme une horrible marâtre (la Reine dela BBD est une ogresse affamée et sans gênes) et le Roi comme référent uniquement lors des mariages, par exemple, dans GRI, CB, CEN, etc.

     En outre, les princes des Contes ne sont pas si charmants que cela : les gens de pouvoir sont maltraités et malmenés par Perrault. Simonsen soutient que « Le prince est prédestiné au rôle de héros » [10]. En effet, dansla BBD les ronces s’écartent sur son passage. Mais les éléments convergent pour en faire un héros qu’il ne parviendra pourtant jamais à être parce qu’il n’en a pas le charisme. S’il est l’élu du conte, c’est au sens de personnage essentiel et non pas en tant que héros absolu. Il n’en possède pas les vertus.

     Son portrait est péjoratif : il est niais et dénoué de conversation (sauf RH qui revêt un aspect machiavélique et donc négatif [11] : cela modifie son statut dans le conte et par conséquent il acquiert la dimension de personnage principal). La prédestination est une sorte de refus du fatalisme païen et antique. C’est plutôt une affirmation du destin au sens où il est défini bibliquement.

     A l’inverse, le prince de PA semble être doté d’un certain esprit qui l’encourage à observer la princesse travestie en cachette. Cependant, il se doute qu’elle est de haut lignage et donc son acte de curiosité se justifie en regard de cette présomption. Dans les Fées, le prince apprécie l’apport pécuniaire du don de la cadette qui va l’enrichir considérablement.

     Dans les contes en vers qui sont signés du nom de Perrault, la royauté est traitée avec égard, comme il en était dans la coutume. Mais dès que Perrault s’efface ou qu’apparaît un pseudonyme, le conteur se délecte de croquer le roi et sa cour au vitriole.

     De plus, le roi reflète une image antinomique ; soit il est absent et ne joue aucun rôle primordial dans nos contes, soit il est une figure forte qui dirige ses sujets. Le roi se doit de paraître c’est-à-dire d’être beau, au sens d’apprêté. Par opposition, le prince ne correspond pas aux critères du souverain éminent. Il opère toujours dans l’ombre de son père mais ne s’en distingue pas de façon remarquable. Le prince s’éloigne fortement du prince charmant stéréotypé.

     La royauté est souvent objet potentiel de risée. Il ne faut pas perdre de vue que Perrault s’est senti chassé de la cour après le renvoi de Colbert et l’apogée du gouvernement de Fouquet.

     La Reine n’acquiert jamais un statut valorisant exceptée lorsqu’elle est enterrée. Dans ce cas là, elle est idéalisée à l’extrême (comme la plupart des défunts dans les contes) bien que le temps semble en modifier le souvenir. PA amplifie ce schéma et seule la fille de la défunte arrive à surpasser le modèle. Sinon, la Reine-mèredes Contes de Perrault est rarement intègre. Par ailleurs, le Roi est absent ou sinon il agit de manière insensée, sauf dans les contes versifiés dans lesquels il est pourvu d’une certaine valeur. Par ailleurs, le prince des contes n’est pas glorieux, juste élu parmi d’autres ; finalement, la princesse de naissance est une simple coquette (telle dans RH ou le CB) tandis que les autres femmes qui accèdent à ce titre princier y parviennent grâce à leur habile perfidie.

     A ce sujet beaucoup de contes font allusion au conte suivant par des renvois (ils semblent dater de la même période, ou avoir été réfléchis à la même période). Perrault a-t-il écrit les Contes au même moment ou non ? Est-ce que les Contes ont un projet global et défini par avance ?

     La tentation est grande de répondre « oui », parce que certains termes font clairement échos à d’autres textes : les contes conversent les uns avec les autres. Initialement, avec les contes en vers le projet n’est pas défini mais il est sûr que les contes en prose lancent un véritable processus visant pour Perrault à prendre sa revanche envers un pouvoir qui l’a plus ou moins banni de la vie mondaine et dans une querelle qui trouve ses plus fervents défenseurs auprès de Louis XIV.


[1] Cf la notice de Rougier, p. 25. [2] M. Soriano, Le Dossier Charles Perrault, p. 316. [3] M. Escola, Contes de Charles Perrault, p. 69. [4] M. Escola, Contes de Charles Perrault, p. 100. [5] Certains critiques littéraires ont entretenu un halot flou en ce qui concerne la date de naissance de Pierre Darmancour car ils espéraient que le pseudo auteur des contes était véritablement un enfant lors de la parution des Contes de ma mère l’Oye. Cependant, Pierre, fils cadet de Charles Perrault et de Marie Guichon devient orphelin de mère en 1678, alors qu’il est seulement âgé de 3 mois. [6] M. Escola, Contes de Charles Perrault, p. 13. [7] C. de Paillette, Livres d’Hier et d’Autrefois : « Charles Perrault et les Contes de fées, p. 93. [8] M. Escola, Contes de Charles Perrault, p. 65. [9] J. Morgan, Perrault’s Morals for Moderns, p. 9. [10] M. Simonsen, Perrault – Contes p. 51. [11] Dans l’adaptation des autres salonnières, la description de Riquet l’assimile à un être démoniaque, d’ailleurs il sort de terre, milieu austère par excellence et antre diabolique.

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