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II. 2 / DES CONTES POLEMIQUES & STRATEGIQUES

LA QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES : UN REQUISITOIRE

 

La christianisation des contes et le jansénisme

     Perrault appartient à une famille janséniste, profondément convaincue. Le frère aîné de Charles, Nicolas [42], est docteur ès théologie à la Sorbonne ; il en sera exclu en 1656 lorsque les Jésuites seront inquiétés par l’expansion du jansénisme. Cette doctrine catholique est un courant radical qui s’ébauche en France dans les années 1640, lors de la publication posthume de l’Augustinus. Cet ouvrage religieux écrit par le hollandais Cornelius Jansen, alias Jansénius, lance ce mouvement austère que l’on appellera aussi par la suite l’augustinisme. Cette thaumaturgie s’enseigne principalement à Port-Royal-des-Champs ou dans les Petites Ecoles. Une partie de l’élite intellectuelle du XVIIème siècle a pratiqué cette interprétation à l’instar de Boileau ou Racine. Selon la doctrine janséniste, la grâce touche des Elus désignés par Dieu. Le libre-arbitre, prôné par les Jésuites, n’existe pas dans les préceptes augustiniens car l’homme est totalement soumis à la volonté du Tout-Puissant. Le concept de la prédestination y est alors essentiel.

     On peut rapprocher, ce déterminisme religieux du dessein du héros dans les Contes. Effectivement, si ce dernier n’agit pas, c’est parce que ses actes dépendent de la Providence et non pas de lui. Ce destin fabuleux est régi par la détermination du conteur qui sert d’entité supérieure, un peu à l’égal de Dieu. De plus, les Jansénistes croient que l’homme a une inclination naturelle vers le mal mais que Dieu choisit d’en sauver quelques-uns. Ainsi, on amalgame souvent l’augustinisme à un négativisme latent. L’homme ne peut que subir l’avenir qui lui est réservé ; là aussi, on retrouve certains aspects dans les Contes de Perrault. Ce négativisme se révèle de manière fragmentée dans le classicisme qui a une vision très obscurcie de l’humanité. Néanmoins, Soriano spécule quand il assure que Perrault est un Classique dans l’âme. Bien que Perrault dépeigne un monde périlleux, on ne peut pas parler de Contes pessimistes car, n’étant pas soumis au libre-arbitre, le sort des personnages ne dépend que du conteur ou du narrateur. Ce narrateur a valeur d’éminence divine. Par conséquent, la passivité des héros, tout comme l’action des hommes, ne dépend pas d’eux, mais du fait qu’ils soient élus ou damnés par Dieu ou son substitut.

    En outre, le conflit liminaire oppose notamment les Jésuites aux Jansénistes. D’une part, il y a désaccord sur les rites et sur la catéchèse, d’autre part les Jansénistes prônent une vie exemplaire et rude car, à la différence des Jésuites, ils ne croyaient pas à l’absolution des péchés, c’est-à-dire au pardon expiatoire et rédempteur. De fait, chaque faute est comptabilisée malgré tout repentir.

     Par ailleurs, les Jansénistes débattent de la question de la culture antique et vulgarisent de nouvelles idéologies pour les rendre accessibles au grand public. Très rapidement, le jansénisme lutte ardemment contre la casuistique jésuite qui est vue comme archaïque et révolue mais qui continue à former l’élite du pays. Cette école issue des préceptes d’Ignace de Loyola [43] entoure le pouvoir. Les Jésuites s’attellent à conseiller sa majesté Louis XIV. De plus, dès le 18 Octobre 1685, le Roi Soleil glisse dans le rigorisme religieux et signela Révocation de l’Edit de Nantes. Il en découle inévitablement que l’Etat souverain devient très sévère envers les Jansénistes car ils risquent effectivement de remettre en cause l’autorité royale en déstabilisant le catholicisme français, déjà affaibli pas le protestantisme. Etant une monarchie absolue de droit divin, l’image politique du royaume de France est liée à celle de sa religion. Quand la foi catholique vacille, le pouvoir central périclite également. Finalement, les Jansénistes seront tolérés pour un temps, puis Port-Royal sera rasé en 1710.

     Mais, la crise religieuse s’amorce bien avant la fin du siècle. De 1625 à 1672 environ, la Francese heurte à une recrudescence des traditions païennes. Soriano parle d’une véritable « crise de conscience » qui perturbe approximativement les deux dernières décennies du siècle. La sorcellerie réapparaît et connaît un véritable engouement. Pour lutter contre les hérésies, l’Eglise romaine du XVIIème siècle s’efforce de rechristianiser l’Europe ; les Histoires ou Contes du Temps passé de Perrault se présentent donc comme des contes moraux ayant une ambition  œcuménique.

     Ce désir de spiritualité littéraire et religieuse s’esquisse déjà dans la préface de Saint-Paulin, évêque de Nole, poème, avec une épître chrétienne sur la pénitence, et une ode aux nouveaux convertis (1686) :

Il suffit que la gloire de Dieu soit le but principal de tout l’ouvrage et qu’il s’y mêle de temps en temps de certains traits de piété qui frappent le cœur et qui l’émeuvent

     Nous avons vu précédemment que le rationnel s’empare du merveilleux et le fige : ce rationnel sert en fait à christianiser les Contes [44]. Par exemple, dans les SR, les références légendaires se manifestent dès l’irruption de Jupiter ; mais, le conte étant globalement comique, la mythologie, et du même coup l’Antiquité gréco-latine, se trouvent ridiculisées. Jupiter ne fait plus alors figure d’autorité céleste. Le monde moderne et chrétien bafoue le monde des Patriarches et la « bienséance un peu hypocrite », selon les paroles de Soriano [45]. Jupiter étant un dieu païen, l’auteur bannit toutes preuves d’estime. Par ailleurs, dans BB, Perrault imagine la prière de la condamnée à mort alors que Simonsen nous apprend que dans la tradition, elle revêt ses habits de noces à ce moment-là. Il ajoute alors la notion du salut de l’âme et également aussi, celui de l’ultime repentance. De plus, le réveil dela Belle n’est pas subséquent de l’arrivée du Prince ; pour illustrer notre propos, relevons cette phrase

Alors comme la fin de l’enchantement était venue, la princesse s’éveilla

     Le baiser qui tire la Princesse de sa torpeur est absent du conte de Perrault. Elle se ranime parce que le sortilège  prend fin et non parce qu’il est le Prince charmant. A cet endroit, la notion de destinée subie survient en transparence. Par ailleurs, Soriano décèle en la Bellel’incarnation de la Sainte Vierge [46]. Mais, dans l’interprétation qu’offre notre auteur,la Belle n’accouche pas en dormant, à l’encontre des versions antérieures et consomme sa nuit de noces :

Le grand Aumônier les maria dans la Chapelle du Château, et la Damed’honneur leur tira le rideau : ils dormirent peu, la Princesse n’en avait pas grand besoin, et le Prince la quitta.

     Perrault supprime ici ce qui pourrait s’apparenter à la DivineConceptionde l’enfant Jésus en suggérant des ébats charnels entre les deux amoureux maladroits. Donc, la théorie de Marc Soriano ne tient pas [47]. Perrault a vraisemblablement préféré supprimer tous les rapports au corps trop évidents, pour les réinsérer de manières plus subtiles, de façon à n’être pas compris des enfants. Dans le PCR aussi, la scène du déshabillement et la nudité qui en résultait s’évaporent.

     Pierre Saintyves [48] pense que l’étude des contes de Perrault pousse à l’étude de l’Evangile, à cause du postulat commun tenu et par la prophétie et par le miracle dans les deux textes. Certes les Contes sont christianisés mais, il est peu probable que Perrault ait poussé si loin sa volonté de christianisation des récits. En même temps, ce critique suppose une identité folklorique et donc païenne dans l’œuvre de Perrault. Bien sûr, les contes sont issus d’un monde bigarré et peut-être plus empreint de rites agnostiques que les milieux urbains ; cependant, il cherche à catholiciser autant que possible le contenu de ces histoires, sans toutefois le systématiser. Par conséquent, serait-il exagéré d’analyser la symbolique des nombres dans les Contes ? Dans le PP, le héros âgé de sept ans est le cadet d’une fratrie de sept enfants. Le conte nous dit que l’aîné est roux, couleur qui symbolise le mal et le diable depuis le Moyen-âge [49]. Poucet est le dernier garçon qui libère ses frères et donc parvient au septième ciel chrétien, celui des bienheureux.

     Malarte conforte cette théorie. Dans une même mesure, nous sommes également conduits à penser que les Contes ont un but manifestement religieux. De plus, le chiffre sept est également présent dans BBD. Sept fées [50] se penchent sur le berceau dela Belle pour énumérer ses futures qualités, au nombre de sept. La septième marraine évite un destin tragique àla Belle alors que la vieille marraine (ou plutôt l’aînée, la première par son âge) condamnait l’enfant à mort. La logique nous pousse à déduire que la fraîcheur juvénile est plus salutaire que ce qui est âgé. La métaphore prône en cela le modernisme derrière le portrait élogieux de la jeunesse.

     Sous cet angle, les Modernes ne veulent ni renier le passé ni vivre dans son ombre. Le débat tourne principalement autour du thème du sacré et de l’impie, ce qui explique le dessein de Perrault lorsqu’il se décide à réécrire la littérature orale. En se renouvelant, en innovant, en créant, l’art se sacralise et honore pleinement le Dieu unique. C’est un refus d’admirer ce qui nous vient de peuples polythéistes. Mais pour Boileau, le merveilleux chrétien est profane et « sans charme » [51]. Perrault lui oppose le prodigieux et s’évertue surtout à démolir le merveilleux agnostique. La querelle repose sur une divergence de points de vue considérables et, à première vue, irréconciliables. Perrault travaille à déconstruire plutôt qu’à  édifier ; il met en ruine le païen pour que le biblique puisse émerger.

La réponse aux Anciens et surtout à Boileau

     Boileau formule les règles du classicisme qui étaient déjà appliquées avant sa théorisation car elles naissent du travail individuel des artistes de l’époque. Les codifications résultent de la pratique et non l’inverse. Soriano déclare que Perrault est un Classique, ses contes sont vus comme un chef-d’œuvre de ce courant littéraire [52]. Le classicisme supposé de Perrault est infondé ; il ne cherche absolument pas à imiter les Anciens alors que c’est le pilier fondamental de l’esthétique classique. De plus, le classicisme est déjà très essoufflé en 1697. Les Contes sont exactement le contraire de ce courant académique, une sorte d’anti-classicisme, non pas contre un mouvement littéraire qui a décliné depuis longtemps, mais contre ses survivants emblématiques parmi lesquels comptent Boileau [53], Bossuet [54] ou Racine [55]. Il s’agit des adversaires du modernisme et de Perrault. En écrivant les Contes du Temps passé, Perrault ne relève pas de la modernité qu’il revendique pourtant si fortement. Avant d’édifier, il semble que Perrault veuille surtout renverser les théories classiques, pour accréditer une fois de plus, ses propres théories progressistes. De surcroît, en remettant en cause les règles classiques, Perrault use de l’esprit critique des Modernes qui fera germer la réflexion philosophique des Lumières du XVIIIème siècle.

     Dès la préface des Contes en prose, Perrault se place du côté du renouveau car il déclare  dégager son inspiration du peuple et se défend d’imiter nos Aïeux. Les contes sont donc un genre récent d’origine médiévale c’est-à-dire française et chrétienne. Charles ne cite que les origines populaires et délaisse les sources écrites qui s’inscrivent dans une continuité ancestrale. Au demeurant, la moralité de BB est une réplique aux Anciens mais aussi, et surtout, à un essai de Boileau, comme le prouve le vocabulaire antagoniste :

Pour peu qu’on ait l’esprit sensé,

Et que du Monde on sache le grimoire,

On voit bientôt que cette histoire

Est un conte du temps passé ;

Il n’est plus d’Epoux si terrible,

Ni qui demande l’impossible,

Fût-il malcontent et jaloux.

Près de sa femme on le voit filer doux ;

     Perrault soutient la gente féminine alors que son détracteur Boileau s’attache depuis toujours à la dénigrer. Déjà en 1694, avec l’Apologie des Femmes, notre conteur ripostait à la Satire X de Boileau [56]. Perrault renouvelle sa charge mais de façon plus délicate dans les Contes. Il  cherche toujours à avoir le dernier mot. Soriano rapporte la repartie de Perrault dans GRI quant à la misogynie de Boileau [57].

     Pour arbitrer cette nouvelle querelle, Boileau et Perrault font appel au Janséniste Antoine Arnauld [58] pour qu’il délibère. Tous deux adeptes du jansénisme, ils espèrent être entendus par celui qui en représente l’autorité morale. Dans sa lettre du 4 Mai 1694, Arnauld reproche vivement à Perrault sa position générale dans la querelle et surtout la préface de l’Apologie des Femmes qui accule Boileau avec trop de véhémence. Arnauld accorde donc une opinion favorable à ce dernier. Une copie de la missive tombe sous les yeux de Boileau, qui jubile alors de son triomphe et remercie Arnauld par courrier. Mais Perrault ne reçoit pas immédiatement la lettre qui circule de mains en mains dans tout Paris. L’intéressé ne la réceptionne que deux jours avant la mort d’Arnault, le 6 Août 1694. Arnauld a concédé la victoire du duel en faveur de Boileau mais Perrault n’en reste pas là et refuse la sentence du Grand Arnauld. Pour autant, le public défend la cause moderne, et au regard de cela, l’échec n’est que partiel.

     D’ailleurs, Boileau ne pourra que critiquer le PA de Perrault qu’il sait être une réponse au verdict d’Arnauld et donc, un récit à son encontre. L’historiographe du roi sait que PA s’inspire de contes latins et grecs mais il certifie que la plume de Perrault consiste dans « ce beau talent qu’il a de dire bassement toute chose ».

     La querelle entre les Anciens et les Modernes les oppose principalement sur le thème de la morale. Boileau est un moraliste, tout autant que  La Fontaine, ou La Bruyère. Lesmoralistes sont généralement des adeptes du parti des Anciens car ils ont une approche tant dantesque qu’apocalyptique de l’homme et du monde. En décriant le travail de Perrault, il discrédite aussi celui de ses confrères. Il justifie donc son jugement par le peu de raffinement de notre conteur. De cette façon, on voit bien que l’attaque se focalise sur ces deux hommes et non plus sur les positions antagonistes entre deux camps. C’est un combat d’individus et non plus un combat d’idéaux. Voici un exemple de la virulence de Boileau à l’égard des Modernes, extrait du Traité du Sublime :

L’agréable dispute où nous nous amusons,

Passera sans flair jusqu’aux races futures,

Nous dirons toujours des raisons,

Ils diront toujours des injures.

     Une partie des Contes est utilisée à des fins polémiques. Perrault profite de son ouvrage pour régler discrètement ses comptes avec les Anciens et surtout contre son ennemi de toujours, Nicolas Boileau. Elu académicien en 1671, Perrault lance des réformes lui attirant déjà  l’antipathie de Boileau. La querelle institutionnelle s’agrémente donc d’un conflit entre deux hommes.

Des contes issus du folklore français : un genre populaire et non noble

     Boileau n’accorde pas de talent à La Fontaineet témoigne que pour lui, la fable n’est pas un genre prestigieux. Au-delà du style, Boileau énonce surtout l’idée que le genre joue un rôle majeur pour ériger un chef-d’œuvre littéraire. Paillette résume l’attitude du Classique en :

Boileau, qui ne trouvait pas la fable un genre assez noble pour figurer dans l’Art poétique, ne devait avoir que du mépris pour ces rabâchages de nourrices [59]

     C’est un genre médiocre car il est l’apanage des petites gens du peuple. Les conteurs sont en fait des conteuses, des « nourrices » et des « vieilles » ; c’est une occupation essentiellement féminine, et déjà en cela, un genre bas et méprisable, surtout pour le sexisme affirmée de Boileau. Les contes n’ont donc rien pour lui plaire, car ils s’exercent entre femmes, de manières légères, autant par leurs fonds que par leurs formes. Soriano étaye le concept que le choix du genre serait déjà une provocation de la part de Perrault, Il est question de :

Une nouvelle arme dans la querelle, des ‘contes de vieilles’ supérieurs à ceux de l’Antiquité, parce que moraux et chrétiens… le développement de l’offensive moderne dans le secteur de la pédagogie où cet affreux vieux garçon de Boileau ne risque pas de le suivre [60]

     Enfin, le défaut du conte est qu’il n’est pas codifié et donc régi par aucune vraie contrainte. En quelque sorte, c’est un genre dans lequel peut s’exercer la liberté de l’écrivain. Or, pour les Classiques, l’esthétique naît de conventions et de normes. En outre, c’est une forme relativement récente du point de vue littéraire et historique en France. Son existence est dorénavant orale. Lafforgue dit justement que « le conte est le jardin de la mémoire collective » [61] ; mais au XVIIème siècle, l’occurrence « collective » renvoie au peuple, qui lui a donné vie pendant les siècles où il était exclu de la littérature.

     Naturellement, le conte est une littérature dédaignée par les Classiques, parce que déconsidéré. Ce genre populaire  incite Perrault à l’exploiter. Il préfère manier les racines romanes et atténuer les vestiges antiques du conte ; en amont, il confronte le catholicisme et en aval, le paganisme. Les contes servent à critiquer les épopées gréco-latines. Ce serait en quelques sortes des parodies. Perrault se situe pourtant dans une tradition, une tradition populaire dont il n’exhibe que la base d’origine romane et donc moderne.

     Le lieu où s’instaure le conte est la veillée, surtout lors des longues soirées d’hiver. Perrault se complait dans cette image. D’ailleurs, sur le frontispice du recueil est écrit « Contes de ma Mère l’Oye ». Il revendique sciemment la veine populaire du conte. Cette expression avait déjà une connotation  triviale et vulgaire à l’époque, comme l’atteste Valière. Son utilisation peut paraître incisive car cette formule (« Ma Mère l’Oye ») met en relief un aspect qui provoque le public que le recueil cherche pourtant à atteindre (dans les salons c’est la mode des contes de fées et non des contes populaires). Perrault ne remonte pas plus loin dans la chronologie des contes et il fait abstraction de l’origine milésienne. Mais, qu’il le veuille ou non, il collabore à une littérature de voie orale qui existe depuis très longtemps dans la tradition écrite italienne. Il s’installe donc dans une lignée.

     Soriano nous avise que les Contes de ma Mère l’Oye proviennent de la littérature orale [62]. Pour les Contes en vers, les inspirations des livrets de colportage et de la bibliothèque bleue sont plus perceptibles. D’ailleurs, les modifications de Perrault sont moins importantes et moins personnelles. Ceci est dû, entre autre, au fait que les contes écrits acquièrent une forme relativement fixe, peu malléable, qui empêche de profonds remaniements de la part du nouveau conteur.La BNF affirme que

le conte populaire présente une même structure mais plusieurs récits oraux 

     L’écriture d’un conte achemine celui-ci vers une interprétation au détriment des autres variantes orales. Parfois, cette version retourne dans le fond populaire et donne lieu à de nouvelles gloses (ce fut le cas pour le PCR).

     Perrault ne dévoile pas ses emprunts à Basile qui sont pourtant nombreux (CEN, BBD, CB, etc) pour pouvoir perdurer dans la querelle. Il ne parle que de compilation populaire et souligne ainsi l’aspect français et catholique de son travail. Mais ces « adaptations » [63] trahissent le conte primitif.

     Comme l’ouvrage de Soriano, Les Contes de Perrault : culture savante et traditions populaires l’indique, Perrault effectue ses travaux en deux temps : d’une part, il collecte des histoires pittoresques ou déjà mises sur papier (mais il ne l’avoue pas) et d’autre part, il opère une réécriture qu’on pourrait appeler mondaine. D’une certaine manière, Perrault adoube le genre du conte. Mais, il serait assez faux de prêter une quelconque attirance de Perrault pour le folklore de son époque. Cet engouement est l’œuvre des XIXème et XXème siècles et des folkloristes qui y pulluleront. Le titre des contes en prose ne place pas le recueil dans la modernité mais dans un temps révolu, sans doute pour anoblir un peu le genre. En l’inscrivant dans l’histoire, il acquiert une certaine légitimité grâce à l’invention d’un vécu médiéval et populaire. De plus, Histoire ou Contes du Temps passé ne renvoie pas pour autant à l’Antiquité mais fait allusion aux premiers Gaulois, dans l’esprit de Perrault.

     Les Modernes se réunissent dans les salons parisiens. Ce sont principalement des cartésiens et des mondains. Le conte fait partie des genres modernes car il n’est pas noble, c’est un genre mineur et donc apprécié des salonniers. Perrault célèbre les progrès de son siècle dans tous les domaines et dans le Parallèle des Anciens et des Modernes (1688-1697) il avoue que :

le temps a découvert plusieurs secrets dans les arts, qui, joints à ceux que les Anciens nous ont laissé, les ont rendus plus accomplis

     Le projet est plus vaste que la littérature orale pour elle-même et espère bien s’insérer dans une querelle dans laquelle, les contes se soulèvent face aux détracteurs classiques. En outre, Perrault puise beaucoup dans le corpus de Basile mais il le tait dans sa préface ; peut-être considère-t-il que les contes n’ont pas d’auteurs précis : ils appartiennent à tous et ne sont à personne en particulier.

     L’échec de la querelle n’est pas absolu car les Anciens l’emportent pour les savants mais le public plaide en faveur des Modernes. Le problème est que Perrault a besoin d’une reconnaissance absolue qu’il n’obtient pas de ceux dont il le souhaiterait (il désire une consécration magistrale et non partielle comme c’est le cas entre ces deux camps adverses) ; il insinue alors de nouveaux éléments dans la querelle, pour disqualifier encore et toujours ses ennemis.

Les enjeux d’une publication échelonnée (de 1691 à 1697)

     Avec la lecture, le 27 janvier 1687, de son poème intitulé le Siècle de Louis le Grand, à la gloire du roi, Perrault expose devant les Académiciens l’idée que le XVIIème équivaut voire surpasse l’esthétique de l’Antiquité. Il relance donc la polémique qui dresse le modernisme contre le traditionalisme artistique. Or, comme nous l’avons démontré en partie dans le chapitre précédent, le travail de Perrault est global. Tous ses écrits, semble-t-il, traitent un aspect ou un autre de la querelle et convergent sans cesse en direction de la controverse. L’ensemble de l’oeuvre sert à illustrer et à légitimer sa prise de position dans le débat public.

     Perrault réunit ses Contes en vers, déjà parus séparément, dans une publication de 1694. Ce livre contient la nouvelle intitulée La Marquise de Salusses ou la patience de Grisélide [64], qui sera sous-titrée ultérieurement : « conte ». Lue à l’Académie le 25 Août 1691 par l’Abbé de Lavau [65], l’histoire de GRI séduit immédiatement l’assemblée. Dans cette édition princeps se greffe le conte de PA qui circule déjà anonymement depuis 1693. Soriano déclare pourtant que PA prolonge le différend entre Boileau et Perrault, suite à la mort d’Arnauld. Mais ce dernier décède en 1694, après la rédaction de PA. Il est alors probable que Perrault ait effectué des rectifications par rapport à la version contenue dans le recueil des Contes en vers pour l’ajuster aux circonstances imprévues. Outre ceci, la variante qui a été diffusée sans nom d’auteur contenait sûrement déjà des indices de la querelle. De ce point de vue, Perrault projetait d’employer ses contes dans la bataille alors même qu’il ne savait pas quelle serait la position d’Arnauld sur le sujet. Ensuite, les SR complètent l’opus de 1694 mais avaient fait l’objet auparavant d’une page dans la revue réputée du « Mercure Galant », en  novembre 1693. Après maintes rééditions, le livret de 1695 annonce les Histoires ou Contes du Temps passé. Rouger atteste que la quatrième édition est additionnée des contes de BBD, PCR, BB, CB et les Fées (les cinq premiers contes en prose). Pareillement, Soriano évoque l’exemplaire des Contes datant de 1695 qui est retrouvé en 1953 [66] ; ce volume ne contiendrait pas les trois derniers contes.

     Ce recueil est dédié à la nièce de Louis XIV. C’est alors que certains contes vont paraître indépendamment du recueil. Effectivement, une première version autonome de la BBD remonte au mois de février 1696 dans le « Mercure Galant » et la troisième date de 1697. Au mois de Janvier 1697, les Contes de ma Mère l’Oye sont sous presse et intitulés Histoires ou Contes du Temps passé avec des Moralités. Perrault orne ce nouveau tirage de trois contes et clôt les Contes en prose avec les aventures de Cendrillon ou la petite Pantoufle de Verre, Riquet à la Houpe et puis enfin le Petit Poucet.

     Un dilemme se pose quant à savoir si la dédicace des contes en prose s’applique encore ou non à ces trois derniers récits. C’est pourquoi les Contes de Perrault s’articulent autour de trois axes distincts :

  • les Contes en vers (GRI, PA, SR) sont une réponse sournoise au débat opposant les Anciens et les Modernes. Ils veulent anoblir le genre moderne du conte.
  • les cinq premiers contes en prose (BBD, PCR, BB, CB, FEES) ont un but didactique car il tente de placer son fils chez la nièce de Louis XIV, comme précepteur.
  • les trois derniers contes en prose (CEN, RH, PP) essayent de briser les conceptions artistiques et archaïques de Boileau.

     Il semble réellement que les Contes cherchent à tracer le panorama général de cette querelle au cours de la seconde moitié du XVIIème siècle. En effet, la querelle se penche au départ sur le problème du merveilleux chrétien. Il est évident que les Contes pourraient être une réponse à retardement de la part de Perrault. Ensuite,la Querelle des Inscriptions a poussé l’élite à prôner la supériorité du français sur le latin, ainsi, les épigraphes seront désormais rédigées en français. Si Perrault écrit des contes c’est entre autre parce qu’il n’admet que l’inspiration évangélique de l’artiste. Il ignore ou, plus précisément, il feint d’ignorer l’influence antique du conte. Par conséquent, il narre en souhaitant renier l’esthétique canonique et classique.

Pour ponctuer notre propos, nous nous accordons avec Soriano qui conforte la théorie que

le recueil de contes en prose fait, au moins dans une certaine mesure, partie intégrante de la ‘querelle’ [67]

      Le projet de Perrault est défini dès les premiers contes et progressivement jusqu’à disqualifier les positions adverses, c’est-à-dire celles des traditionalistes, des Anciens et des imitateurs. Perrault proclame la suprématie de son siècle, du Grand Siècle, de l’ère de Louis XIV. Les Contes ne sont absolument pas ce dont ils ont l’air. De 1688 à 1700, c’est le noyau dur de la querelle entre les Anciens et les Modernes.

     Les Contes sont le fruit du conflit par leur contexte rédactionnel. Perrault modifie tellement le support dont il se sert que les Contes dissimulent bien ses idées et non plus la voix lointaine et sage de nos aïeux. D’une certaine façon, il pose les termes du désaccord et tranche car il met en application les enjeux du débat dans son écriture. A l’insu des Classiques, il ne théorise pas les thèmes polémiques mais il agit sans règles définies. Le combat de Perrault se fait dans tous les domaines, partout et tout le temps. Il défend ses convictions de Moderne avec hargne et pugnacité.


[42] Nicolas Perrault (1624-1662), théologien. [43] Ignace de Loyola (1491-1556) fonde l’ordre séculier des jésuites au XVIème siècle. En 1521, après avoir été blessé lors de combats, il se convertit. Pendant deux ans, il mène une vie d’ermite. Le 15 août 1534, il encourage de jeunes étudiants français à proclamer le vœu de Montmartre qui leur impose dès lors de demeurer chastes, pauvres et d’aller convertir les infidèles de Jérusalem. En 1537, il est ordonné prêtre. En 1540, le pape Paul III ratifie la constitution finale dela Compagnie de Jésus. Les jésuites parviennent à s’infiltrer dans les milieux élevés et convertissent massivement les peuples et les tribus autochtones. [44] Le rationalisme de René Descartes (1596-1650) intéresse vivement les jansénistes. [45] M. Soriano, Les Contes de Perrault, p. 110-111. [46] Idem, p. 129-130. [47] M. Soriano, Le Dossier Charles Perrault, p. 299. [48] Pierre Saintyves (1870-1935), folkloriste français. [49] Dans le Roman de Renart, le goupil incarne la fourberie. Sa couleur rousse indique déjà clairement son statut d’animal roublard et trompeur. [50] La huitième fée joue le rôle de la sorcière, elle ne compte donc pas parmi les « bonnes fées ». [51] H. Benac, Le Guide Littéraire. [52] M. Soriano, Les Contes de Perrault, p. 42-43. [53] Nicolas Boileau dit Despréaux (1636–1711) écrivain français, historiographe du roi, Académicien dès 1684. [54] Jacques Bénigne Bossuet (1627–1704) écrivain français, précepteur du Dauphin, évêque de Meaux et Académicien dès 1671. [55] Jean Racine (1639–1699) dramaturge français, historiographe du roi, Académicien dès 1673. [56] La Satire X est extraite des Œuvres Complètes I écrit par Boileau en 1667, p. 83-106, document numérisé sur  gallica.bnf.fr. [57] M. Soriano, le Dossier Charles Perrault, p. 246. [58] Antoine Arnauld (1612–1694), aussi appelé le Grand Arnauld, s’illustre dans le jansénisme de Port-Royal et s’oppose aux préceptes jésuites du XVIIème siècle. [59] C. de Paillette, « Charles Perrault et les Contes de fées » in Livres d’Hier et d’Autrefois, p. 101. [60] M. Soriano, Le Dossier Charles Perrault, p. 312. [61] Cité par M. Valière, Le Conte Populaire, p. 146. [62] M. Soriano, Le Dossier Charles Perrault, p. 296. [63] Selon l’expression utilisée par M. Soriano dans Les Contes de Perrault, p. 478. [64] De la seconde version jusqu’à la version définitive des Contes, Perrault opte pour la graphie « Griselidis » au lieu du « Griselde » prévue initialement. (cf. la notice de Rouger) [65] Louis Irland de Lavau, abbé ( ?-1694), élu à l’Académie en 1679. Il est lié à la querelle des Anciens et des Modernes. [66] M. Soriano, Les Contes de Perrault, p. 54. [67] M. Soriano, Le Dossier Charles Perrault, p. 316.

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